Au Togo, Faure Gnassingbé réinvente le pouvoir à sa guise
L’interpellation de deux journalistes français dans le Nord du Togo a révélé une vérité troublante : le système politique togolais s’éloigne chaque jour un peu plus des principes démocratiques fondamentaux. Inculpés après plusieurs jours de détention arbitraire, les deux ressortissants ont vu leur sort scellé par une décision émanant directement du sommet de l’État. Selon les informations disponibles, Faure Gnassingbé aurait personnellement ordonné au ministre de la Justice, Pacôme Adjourouvi, de « refuser toute ingérence extérieure », confirmant ainsi l’emprise totale du pouvoir exécutif sur les institutions.
Une architecture institutionnelle vidée de son sens
Ce qui aurait pu passer pour une simple affaire diplomatique révèle en réalité une dérive institutionnelle sans précédent. Depuis l’adoption controversée d’une nouvelle Constitution en 2024, le Togo a troqué son régime présidentiel contre un système parlementaire où les rôles ont été savamment redistribués. Le président de la République, Jean-Lucien Savi de Tové, n’exerce plus qu’une fonction symbolique, tandis que le véritable pouvoir exécutif est concentré entre les mains de Faure Gnassingbé, désormais président du Conseil depuis mai 2025.
Cette réforme, adoptée par une Assemblée nationale à 95 % contrôlée par le parti au pouvoir (UNIR), a supprimé toute limite de mandat. Là où la Constitution de 1992 limitait le président à deux mandats, la nouvelle loi fondamentale permet une gouvernance indéfinie. Le chef du parti majoritaire devient automatiquement président du Conseil, transformant une transition démocratique en une perpétuation dynastique sous un nouveau visage institutionnel.
Une justice sous tutelle politique
L’affaire des deux journalistes français n’est que la partie émergée d’un iceberg bien plus large. Depuis des années, les services de renseignement et le ministère de la Justice agissent sous directives directes du sommet de l’État. L’ordre de « ne céder à aucune pression » attribué à Faure Gnassingbé illustre une chaîne de commandement où l’indépendance judiciaire n’est plus qu’un lointain souvenir. Lorsque le chef de l’exécutif dicte la conduite des magistrats, la séparation des pouvoirs n’est plus qu’un leurre.
Cette mainmise sur le système judiciaire se manifeste dans la gestion des crises politiques, la répression des manifestations de juin 2025 et la multiplication des poursuites contre les voix dissidentes. Le droit n’est plus qu’un instrument au service d’une stratégie de pouvoir, mobilisé ou neutralisé selon les besoins du moment.
Une légitimité érodée par l’arbitraire
Mais qui gouverne réellement le Togo aujourd’hui ? La réponse est sans ambiguïté : un homme qui a hérité du pouvoir en 2005, l’a consolidé pendant deux décennies, et a remodelé les institutions pour se maintenir au-delà de toute limite constitutionnelle. Aucune consultation populaire n’a entériné ces changements majeurs. Les élections législatives de 2024, marquées par un boycott massif de l’opposition, ont simplement scellé une Assemblée nationale docile. Le Sénat, dont un tiers des membres est nommé par le président du Conseil, renforce encore cette emprise.
Ce n’est plus une transition politique. C’est une reconduction du pouvoir personnel sous un vernis institutionnel. Les titres changent, les procédures s’alourdissent, mais le centre de décision reste inchangé : Faure Gnassingbé, désormais président du Conseil, chef de la majorité parlementaire, commandant suprême des armées et ultime décisionnaire.
Un régime à l’épreuve de ses propres contradictions
Quand l’arbitraire remplace le droit, quand les institutions deviennent des coquilles vides et quand la justice n’est plus qu’un rouage au service du pouvoir, le contrat social se fissure. Le Togo n’est plus confronté à une simple controverse constitutionnelle. Il fait face à un système où la stabilité républicaine a cédé la place à une gouvernance personnalisée, imprévisible et détachée de toute légitimité populaire.
La question n’est plus seulement de savoir « qui dirige ». Elle est désormais : combien de temps ce régime pourra-t-il tenir avant que les tensions internes et la pression citoyenne ne le poussent vers une remise en cause radicale ?