Centrafrique : comment Wagner a transformé un humanitaire en pion de propagande

L’histoire de Joseph Figueira illustre la stratégie d’influence mise en œuvre par le groupe Wagner en Centrafrique. Ce travailleur humanitaire, de nationalité belgo-portugaise, a été enlevé le 26 mai 2024 dans une région reculée du sud-est du pays. Après près de deux ans de détention, il a finalement été transféré à Lisbonne début avril 2026. Entre-temps, son cas a été récupéré comme outil de communication pour fragiliser les acteurs internationaux présents sur le terrain centrafricain.

Une arrestation instrumentalisée pour servir un récit

Son interpellation, effectuée par des éléments de Wagner dans la préfecture du Mbomou, a rapidement été exploitée par les médias alignés sur Moscou. Condamné par la justice centrafricaine, Joseph Figueira est devenu, aux yeux des relais russes, le symbole d’une collusion entre les organisations humanitaires et les groupes armés opposés au gouvernement de Bangui. Une thèse infondée, mais qui a servi de base à une campagne médiatique locale bien orchestrée.

Des documents attribués à Africa politology, une structure de communication proche des intérêts russes en Afrique centrale, révèlent une planification méthodique de cette opération. Les fichiers décrivent la création de contenus pour les réseaux sociaux, la rédaction d’articles par des plumes locales et l’organisation de rassemblements devant les ambassades occidentales. L’humanitaire y est tantôt présenté comme un agent étranger, tantôt comme le visage d’une présence humanitaire suspecte.

Une offensive contre les acteurs humanitaires et diplomatiques

Cette affaire n’a pas seulement ciblé Joseph Figueira. Elle a servi de prétexte à une offensive plus large contre les organisations non gouvernementales étrangères opérant en Centrafrique. Plusieurs d’entre elles ont subi des accusations publiques, parfois suivies de restrictions administratives. Les États-Unis, dont l’influence à Bangui s’est réduite ces dernières années, ont également été accusés d’être des instigateurs d’activités hostiles au pouvoir centrafricain. La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca) a également été visée par cette campagne de désinformation.

Cette stratégie s’inscrit dans une logique d’occupation de l’espace médiatique local. En inondant les canaux d’information de récits convergents, l’écosystème russe cherche à discréditer les acteurs concurrents de Moscou auprès des autorités centrafricaines. Les documents internes d’Africa politology confirment une professionnalisation croissante des dispositifs d’influence déployés depuis 2018 en Afrique. Leur coût modéré, comparé à celui d’une intervention militaire classique, en fait un outil privilégié des stratégies hybrides russes.

Un précédent qui freine l’action humanitaire

Le retour de Joseph Figueira au Portugal n’a pas effacé les conséquences de cette instrumentalisation sur le terrain. Plusieurs organisations humanitaires ont réduit leur présence dans les zones où Wagner est actif, notamment dans l’est et le nord du pays. La sécurité des équipes, qu’elles soient expatriées ou locales, est désormais un critère central dans les décisions opérationnelles. Malgré le renommage du contingent russe en Africa Corps, les méthodes sur le terrain restent inchangées.

Pour les chancelleries européennes, ce dossier constitue un précédent diplomatique délicat. La négociation ayant abouti à son transfèrement vers Lisbonne révèle les limites des marges de manœuvre dont disposent les capitales occidentales lorsque l’un de leurs ressortissants se retrouve pris dans le système judiciaire centrafricain, sous influence russe. Cet épisode soulève également des questions sur la capacité des acteurs humanitaires à préserver leur neutralité dans des contextes où la guerre de l’information redéfinit les règles du jeu.