La coopération industrielle France-Maroc face à la stratégie européenne de souveraineté

La France fait pression sur l’Union européenne pour faire adopter une politique industrielle ambitieuse. Pour Paris, la compétitivité de l’Europe ne peut plus dépendre uniquement des échanges commerciaux ou de la concurrence internationale. Elle exige une stratégie industrielle claire, une priorité accordée aux acteurs européens dans les secteurs stratégiques, et une réduction des dépendances, notamment vis-à-vis de la Chine. Porté par le vice-président exécutif de la Commission européenne, ce projet de règlement vise à renforcer l’autonomie industrielle du continent. Malgré les ajustements réalisés en interne, la France maintient une position ferme. Elle propose d’élargir le champ d’application du texte : les préférences européennes dans les marchés publics, les achats et les aides financières ne se limiteraient plus aux énergies propres, aux industries énergivores ou aux véhicules électriques, mais incluraient aussi la construction navale, le matériel ferroviaire et la chimie.

Ces secteurs correspondent justement à ceux où la collaboration industrielle franco-marocaine est la plus aboutie. La France et le Maroc entretiennent depuis deux décennies une relation productive unique au sein de l’UE. Aucune autre nation européenne ne possède un appareil industriel aussi intégré avec celui du Royaume. Paris défend un « fabriqué en Europe » exigeant, tout en s’appuyant sur une stratégie de co-industrialisation avec un État non membre de l’Union. Dans l’automobile, les usines Renault à Tanger et Stellantis à Kénitra fonctionnent désormais comme des prolongements des chaînes de production françaises. Les équipementiers produisent au Maroc des pièces destinées directement aux sites européens. Le même phénomène s’observe dans l’aéronautique, où des groupes comme Safran, Daher ou Latécoère ont intégré les capacités industrielles marocaines à leurs propres réseaux de valeur. Le pays n’est plus un simple atelier de sous-traitance : il contribue désormais activement à la compétitivité industrielle française et européenne. Cette synergie s’étend désormais aux domaines les plus stratégiques : batteries pour véhicules électriques, hydrogène vert, matériaux critiques, infrastructures portuaires et numérique.

« Aucune autre nation européenne ne possède un appareil industriel aussi intégré avec celui du Maroc. »

L’objectif de la France n’est pas d’isoler l’Europe, mais d’éviter qu’un « fabriqué avec l’Europe », englobant indistinctement les quatre-vingts partenaires commerciaux de l’Union, ne viderait la préférence européenne de son sens. Paris propose une approche plus ciblée : distinguer les pays qui participent activement à la compétitivité et à la sécurité des approvisionnements européens de ceux qui restent de simples fournisseurs extérieurs – voire représentent une menace pour la souveraineté des Européens.

Cette vision sera-t-elle partagée par les 27 ? En juillet, les États membres devront évaluer les avancées du règlement sur l’accélération industrielle. La position de l’Allemagne sera décisive. Berlin a longtemps exprimé des réserves face aux ambitions françaises de préférence industrielle européenne, craignant les représailles commerciales de Pékin contre son industrie automobile. Face à une crise industrielle sans précédent et à une montée des tensions politiques internes, l’Allemagne ne peut plus se contenter d’un libre-échange traditionnel. Une ouverture sélective aux partenaires de confiance pourrait-elle servir de compromis entre Paris et Berlin ? C’est autour de cette question que se jouera l’avenir du partenariat franco-marocain. Si la France n’a jamais officiellement inclus le Maroc dans la liste des futurs partenaires de confiance, l’ensemble de sa stratégie industrielle et diplomatique en fait un candidat idéal pour ce statut.

Le débat se poursuivra au Parlement européen, où deux rapporteurs français occupent des postes clés dans l’examen du règlement. Leur mission, ainsi que celle des délégations françaises, consistera à veiller à ce que les nouvelles règles européennes ne compromettent pas l’avenir de la collaboration industrielle entre le Maroc et la France.