La junte du Burkina Faso rejette la démocratie : que se passe-t-il au pays des hommes intègres ?
Au Burkina Faso, un tournant politique majeur secoue le pays. Le capitaine Ibrahim Traoré, figure centrale de la junte au pouvoir depuis septembre 2022, a récemment déclaré que la démocratie n’est pas pour [les Burkinabè]. Cette prise de position, formulée lors d’un entretien télévisé diffusé sur la chaîne nationale RTB, marque un rejet explicite du système démocratique traditionnel.
Cette annonce intervient dans un contexte où la junte a adopté une charte autorisant Ibrahim Traoré à solliciter des mandats électoraux, malgré l’absence de scrutins prévus à court terme. Une stratégie qui suscite des interrogations sur l’avenir politique du pays et la gouvernance en Afrique subsaharienne.
Un pouvoir issu d’un coup d’État et une transition politique remise en cause
En septembre 2022, Ibrahim Traoré est arrivé au pouvoir par un coup d’État, le deuxième en huit mois seulement. Cette instabilité politique a perturbé une transition initialement prévue pour s’achever en juillet 2024, avec des élections démocratiques. Pourtant, la junte a modifié les règles du jeu.
Une nouvelle charte, adoptée par les militaires, permet désormais au capitaine Traoré de rester au pouvoir jusqu’en 2029, prolongeant ainsi la durée de la transition de cinq années supplémentaires. Cette charte lui donne également la possibilité de se présenter aux élections présidentielle, législatives et municipales une fois cette période écoulée.
Les observateurs politiques soulignent que cette décision fragilise davantage les institutions démocratiques, déjà affaiblies par les événements récents.
Démocratie et élections : un sujet tabou pour le régime
Lors de son intervention télévisée, Ibrahim Traoré a été clair : « Il faut que les gens oublient la question de la démocratie ». Il a réitéré cette position en déclarant que le Burkina Faso n’est « pas dans une démocratie ». Une affirmation qui contraste avec les principes démocratiques traditionnels de la région.
Cette posture s’accompagne de mesures concrètes. Depuis son arrivée au pouvoir, la junte a dissous la Commission électorale nationale indépendante (Céni) en octobre 2025, puis suspendu, puis interdit, l’activité des partis politiques en février 2023. Une stratégie qui limite considérablement les possibilités de participation politique pour la population burkinabè.
Un régime en tension avec les médias internationaux
Le capitaine Traoré a également abordé la question des médias internationaux. Depuis son accession au pouvoir, son régime a restreint ou interdit la diffusion de nombreux organes de presse étrangers, notamment ceux perçus comme hostiles à sa politique. Des journalistes de médias comme la Rai (Italie) ou Sky News (Royaume-Uni) ont pu l’interviewer, mais cette situation reste exceptionnelle.
Cette hostilité envers les médias occidentaux s’inscrit dans une stratégie plus large de réorientation des alliances du Burkina Faso, privilégiant des partenariats avec des pays comme la Russie.
La Russie comme nouvel allié militaire
Ibrahim Traoré a confirmé que la Russie fournissait des équipements militaires au Burkina Faso, bien qu’il ait précisé que « personne ne forme [l’armée burkinabè] ». Il a également affirmé que les soldats burkinabè combattaient seuls sur le terrain, malgré le soutien logistique russe.
Cette alliance avec Moscou intervient dans un contexte de tensions croissantes avec les anciennes puissances coloniales, notamment la France, perçue comme un acteur déstabilisateur par la junte.
L’ombre de l’instabilité et des violences jihadistes
Le Burkina Faso fait face depuis près de dix ans à une insurrection jihadiste qui a déjà causé des milliers de morts. L’armée et ses supplétifs, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), sont régulièrement accusés par des ONG d’exactions contre les civils. Ibrahim Traoré a rejeté ces accusations, affirmant qu’« il n’y a pas de preuves » de ces exactions.
Par ailleurs, le régime s’est montré particulièrement vindicatif envers ses prédécesseurs. L’ancien chef de la junte, le lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba, a été extradé du Togo en février 2026 et est désormais entre les mains de la justice burkinabè. Il est poursuivi pour corruption et accusé d’être impliqué dans des tentatives de coup d’État.
« Un juge l’a déjà vu (…) il est entre les mains de la justice », a confirmé Ibrahim Traoré lors de son entretien.
Alors que le pays s’enfonce dans une crise multidimensionnelle, la junte au pouvoir semble déterminée à poursuivre sa propre voie, en marge des principes démocratiques traditionnels. Une situation qui interroge l’avenir politique et sécuritaire du Burkina Faso et plus largement de l’Afrique subsaharienne.