Massacres au centre du Mali : l’armée et les milices dozos dans le viseur

Des opérations militaires menées au centre du Mali ont tourné au drame ces dernières semaines. Selon des témoignages recueillis sur place, l’armée malienne et des milices dozos ont exécuté au moins 31 civils dans deux villages de la région de Ségou, en l’espace de quelques jours. Ces exactions, qui ont également provoqué l’incendie de plusieurs habitations, s’inscrivent dans un contexte de violences récurrentes entre forces de sécurité et groupes armés.

Des attaques ciblées contre des villages sous influence djihadiste

Le 2 octobre, des soldats maliens accompagnés de miliciens dozos ont pénétré dans le village de Kamona. Les assaillants, arrivés à bord de véhicules blindés et de pick-ups, ont abattu au moins 21 hommes avant de réduire en cendres une dizaine de cases. Les survivants décrivent une scène de terreur : ceux qui n’ont pu fuir à temps ont été exécutés sommairement après avoir été accusés de collaboration avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), lié à Al-Qaïda.

Les habitants de Kamona expliquent que les combattants du GSIM avaient quitté les lieux avant l’arrivée des forces maliennes, sans qu’aucun affrontement n’ait opposé les deux camps. Les victimes, toutes des hommes âgés de 20 à 65 ans, ont été retrouvées criblées de balles, certaines avec des blessures graves à la tête. Plusieurs douilles éparpillées sur les lieux confirment l’usage d’armes à feu.

Le 13 octobre, c’est au tour du village de Balle, situé à une cinquantaine de kilomètres, d’être frappé. Cinq véhicules militaires et une trentaine de motos transportant des miliciens dozos ont encerclé la localité. Dix civils, dont une femme de 55 ans, ont été tués, et une centaine de têtes de bétail ont été volées. Un témoin raconte avoir vu les corps de plusieurs hommes, certains présentant des fractures aux membres, gisant au milieu du village.

Des villages sous emprise djihadiste, selon les habitants

Les populations locales démentent toute affiliation avec les groupes armés. « À Balle, nous vivons sous le joug du GSIM depuis des années. Nous payons la zakat imposée par ces groupes, et c’est eux qui règlent les conflits. Il n’y a ni soldats ni policiers ici. L’armée nous traite tous comme des terroristes », explique un villageois. Cette méconnaissance des réalités locales par les forces de sécurité aggrave les tensions et alimente les représailles contre les civils.

Les autorités maliennes, par la voix du chef d’État-Major Général des Armées, ont justifié l’intervention du 13 octobre par une « reconnaissance offensive » ayant permis de « neutraliser une vingtaine de terroristes ». Pourtant, aucun élément ne permet de confirmer ces allégations, et les habitants démentent la présence de combattants du GSIM dans ces villages au moment des attaques.

Un bilan humain lourd et des appels à la justice

Ces massacres s’ajoutent à une longue liste d’exactions perpétrées par les forces de sécurité maliennes et leurs alliés depuis le début du conflit en 2012. Plus de 400 000 personnes ont été déplacées, et des milliers de civils ont péri sous les balles ou dans des attentats. Les milices dozos, composées majoritairement de membres de l’ethnie bambara, agissent en soutien à l’armée dans des opérations de contre-insurrection depuis près de dix ans.

Des enquêtes indépendantes, menées auprès de survivants et de responsables locaux, révèlent des méthodes brutales : exécutions sommaires, pillages et destruction de biens. Les corps des victimes de Kamona ont été enterrés dans deux fosses communes, tandis que ceux de Balle gisaient en plein air, certains présentant des signes de torture.

Face à l’impunité généralisée, des voix s’élèvent pour réclamer une enquête impartiale. « Ces crimes ne peuvent rester impunis. Les responsables doivent être traduits en justice dans le cadre de procès équitables », a déclaré un observateur des droits humains. Le Mali, bien que retiré de la Cour pénale internationale (CPI) en septembre, reste lié au Statut de Rome jusqu’en 2026. Une enquête sur les crimes commis depuis 2012 y est toujours en cours.

Un conflit qui s’étend et une réponse internationale timide

La dégradation de la situation sécuritaire au Mali coïncide avec l’intensification des attaques du GSIM aux portes de Bamako. Début septembre, le siège imposé à la capitale a provoqué une pénurie de carburant et forcé les autorités à fermer temporairement les écoles et universités. Cette escalade des violences pousse les observateurs à s’interroger sur l’efficacité des mécanismes régionaux de prévention et de résolution des conflits.

L’Union africaine (UA), malgré son mandat de promotion de la paix, peine à prendre des mesures concrètes. Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA s’est contenté de communiqués d’inquiétude, sans action forte pour endiguer la crise. Les organisations de défense des droits humains appellent à une mobilisation accrue : « La communauté internationale doit faire du Mali une priorité absolue. Des réunions régulières, une diplomatie renforcée et une coordination internationale sont indispensables pour garantir la reddition des comptes », a souligné un expert.

Alors que les violences se poursuivent, les civils paient le prix fort. Entre exécutions arbitraires, déplacements forcés et destruction de moyens de subsistance, la population malienne subit une crise humanitaire sans précédent. Les prochaines semaines seront déterminantes pour savoir si justice sera rendue – ou si l’impunité l’emportera une fois de plus.