Répression grandissante au Burkina : les voix critiques réduites au silence
Une interpellation controversée à l’approche d’une fête religieuse
L’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo, figure sunnite influente, la veille de la Tabaski 2025, a ravivé les tensions dans les rues de Ouagadougou. Les circonstances entourant cette interpellation restent floues : aucun communiqué officiel n’a été publié pour expliquer les motifs de cette arrestation. Pourtant, dès son annonce, la Fédération des associations islamiques du Burkina (Faib) a appelé au calme tout en réaffirmant son respect des institutions nationales.
D’après des témoignages recueillis sur place, l’imam a été appréhendé mardi vers 14 heures par des forces de l’ordre mêlant policiers et militaires encagoulés. L’intervention a provoqué l’ire des fidèles présents, entraînant des heurts et plusieurs blessés. Cette opération survient dans un contexte déjà tendu, marqué par un projet de loi controversé sur les libertés religieuses.
Un texte législatif qui divise la société burkinabè
Le projet de loi en question vise trois objectifs principaux : réaffirmer la laïcité de l’État, encadrer strictement l’utilisation des lieux de culte dans les services publics, et combattre les dérives extrémistes. Pourtant, ces mesures sont vivement contestées par de nombreuses associations musulmanes, qui réclament son retrait pur et simple. La publication d’un message audio de l’imam Kindo, diffusé depuis quelques jours, ajoute à la polémique : il y met en garde les autorités en les invitant à « réfléchir plus profondément aux conséquences de leurs actes avant d’agir ».
Quelques heures après l’arrestation, une manifestation de soutien à l’imam a été dispersée par les forces de l’ordre à coups de gaz lacrymogènes dans la capitale. Un incident qui illustre la crispation croissante entre le pouvoir en place et une partie de la population.
Disparitions et sanctions : la répression s’étend
Cette affaire n’est malheureusement pas isolée. Fin mars 2025, l’imam Mahmoud Barro avait lui aussi disparu après avoir critiqué publiquement le même projet de loi. Ces disparitions successives alimentent les craintes d’une stratégie délibérée pour museler toute opposition.
Autre cible récente : l’Union générale des étudiants du Burkina (Ugeb), suspendue pour une durée de trois mois renouvelables sous l’accusation fallacieuse d’« apologie du terrorisme ». La raison invoquée ? Une publication dénonçant « l’incapacité flagrante » des autorités à endiguer l’insécurité et à tenir leurs promesses face aux menaces terroristes.
Les défenseurs des droits humains dénoncent une dérive autoritaire
Human Rights Watch (HRW) rappelle le rôle historique de l’Ugeb, créée en 1960, dans la défense des droits étudiants et des luttes sociales. Pour l’organisation, cette suspension représente une nouvelle étape dans la restriction des libertés fondamentales. Un procureur de Ouagadougou a d’ailleurs ouvert une enquête contre les auteurs de la publication incriminée. Un ressortissant burkinabè en exil, cité par HRW, dénonce une justice de plus en plus « soumise aux impératifs politiques et sécuritaires du régime ».
L’ONG exhorte les autorités à lever immédiatement les sanctions contre l’Ugeb et à « cesser cette répression contre les voix indépendantes ». Pour HRW, « étouffer les contestations ne résoudra en rien la crise sécuritaire qui s’aggrave au Burkina Faso, où les attaques des groupes armés islamistes se multiplient ». Un constat partagé par la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), qui appelait il y a un mois à « garantir les droits et libertés fondamentales de chaque citoyen » — un appel jusqu’à présent ignoré.
Un climat de peur s’installe
La société burkinabè vit désormais sous le joug d’une peur grandissante. Les journalistes peinent à obtenir des témoignages, les citoyens évitent de s’exprimer publiquement, et les contestations se déplacent vers les réseaux sociaux ou les cercles privés. Pourtant, malgré les risques, la contestation persiste, preuve que l’envie de changement reste vivace dans le pays.