Sécurité au Mali : l’échec de l’externalisation face aux groupes armés

Au Mali, l’externalisation de la sécurité révèle ses limites face aux offensives jihadistes

Le 25 avril dernier, une série de six attaques coordonnées par le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim), affilié à al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), a marqué un tournant sécuritaire au Mali. Ces assauts, ayant coûté la vie au général Sadio Camara, ministre de la Défense, ont également permis aux groupes armés de s’emparer de la ville de Kidal. Une analyse des nouveaux enjeux sécuritaires et des stratégies mises en place depuis 2022, avec Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute à Dakar.

Un soldat du FLA dans un bâtiment endommagé à Kidal

L’échec de la stratégie russe au Mali

Bakary Sambe : « Les attaques du 25 avril ont révélé l’effondrement du mythe de l’externalisation sécuritaire au Mali. La mort du général Sadio Camara et le retrait précipité des forces de l’Africa Corps à Kidal illustrent clairement l’échec de cette stratégie, héritière des méthodes de Wagner. Après le départ des troupes de l’opération Barkhane, qui combinait aspects militaires et développement civil, la dépendance envers Moscou n’a pas permis de contrer une guérilla profondément ancrée localement. Sans résultats tangibles sur le terrain, le régime de Bamako risque de perdre son principal argument : la promesse d’une sécurité retrouvée. »

Si les affrontements sont inévitables face à des groupes armés déterminés, l’Africa Corps reste officiellement présent aux côtés de l’armée malienne. Pourtant, les images du repli chaotique à Kidal, tout comme à Tessalit, confirment l’incapacité de cette sous-traitance à fonctionner efficacement. La déroute militaire à Kidal, en particulier, symbolise l’incapacité des forces pro-gouvernementales à tenir leurs positions face à une opposition mieux organisée et motivée.

L’Alliance des États du Sahel (AES) en question

Les récents événements ont également mis en lumière les faiblesses de l’AES, conçue comme une alliance de défense collective. Pourtant, malgré l’article 5 de la charte du Liptako-Gourma – équivalent des clauses de solidarité de l’OTAN –, ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont apporté de soutien militaire significatif après les attaques. Si les déclarations de solidarité, comme celle du président Traoré évoquant un « complot monstrueux », ont fleuri, aucune mobilisation concrète n’a suivi.

Ces pays, déjà fragilisés par des attaques répétées sur leur propre territoire, se concentrent avant tout sur leur sécurité intérieure. Leur priorité n’est pas, pour l’instant, de s’engager dans un conflit qui dépasse leurs frontières. Cette situation interroge : l’AES peut-elle encore jouer un rôle crédible dans la stabilisation de la région ?

Opinion publique et ralliement autour du pouvoir

Contrairement aux apparences, les attaques du 25 avril ont paradoxalement renforcé le soutien autour du régime de transition. Si, à première vue, le pouvoir semble affaibli par l’incapacité à garantir la sécurité, une partie de la population malienne se rassemble derrière le drapeau. La légitimité du général Assimi Goïta repose aujourd’hui presque exclusivement sur sa promesse de sécuriser le pays. Les événements récents rappellent étrangement la crise de 2012, lorsque les groupes armés avaient conquis le Nord en quelques jours. Pourtant, ce phénomène de « ralliement autour du drapeau » reste difficile à comprendre pour les observateurs étrangers, habitués à des logiques politiques différentes.

Une alliance fragile entre jihadistes et indépendantistes

L’alliance tactique entre le Jnim et le FLA représente une nouvelle contrainte stratégique pour Bamako. Ces groupes, aux objectifs divergents – application de la charia pour le Jnim, autonomie de l’Azawad pour le FLA –, ont coordonné leurs actions pour frapper simultanément. Cependant, cette coalition repose davantage sur des intérêts pragmatiques, comme le contrôle des trafics ou la lutte contre le régime malien, que sur une vision politique commune.

Si cette alliance a permis une montée en puissance inédite, sa durabilité reste incertaine. Les divergences idéologiques et les rivalités internes, notamment au sein du Jnim où la Katiba Macina (issue du centre du Mali) joue un rôle clé, pourraient fragiliser cette entente. Par ailleurs, certaines figures du Jnim, comme Iyad Ag Ghaly, tentent de se repositionner comme des acteurs politiques nationaux, cherchant à négocier une place à la table des discussions. Cette stratégie pourrait évoluer vers une transformation du Jnim en mouvement à vocation politique, capable de peser dans l’avenir institutionnel du pays.

Dialogue national : une nécessité face à la radicalisation

Face à l’enracinement du jihadisme au Mali, la question d’un dialogue national inclusif devient incontournable. Les groupes armés, autrefois perçus comme des envahisseurs extérieurs, sont aujourd’hui composés de Maliens. Les populations locales expriment de plus en plus le besoin de parler à « tous les enfants du pays », y compris ceux ayant rejoint les rangs jihadistes. Cette endogénéisation du conflit rend une solution purement militaire insuffisante. Les autorités de transition, bien que réticentes à l’idée de négocier, pourraient être contraintes d’envisager cette voie pour mettre fin aux souffrances des civils et stabiliser durablement le pays.

Le défi est de taille : trouver un équilibre entre la fermeté face à la violence et l’ouverture à un dialogue qui pourrait permettre de ramener une partie des groupes armés vers la paix. Une tâche complexe, mais qui semble désormais incontournable pour sortir de l’impasse sécuritaire.