Crise au Mali : quel avenir pour la junte militaire après l’offensive rebelle ?
crise au Mali : quel avenir pour la junte militaire après l’offensive rebelle ?


L’ampleur des attaques coordonnées qui ont secoué le Mali, notamment à Bamako, et la perte du ministre de la Défense ont plongé le pays dans une profonde crise. Ces événements, revendiqués par une alliance de groupes rebelles, remettent en cause la stabilité de la junte militaire dirigée par le colonel Assimi Goïta.
Les habitants de plusieurs villes du pays ont été surpris par des échanges de tirs et des explosions, signe d’une offensive d’envergure menée conjointement par le Front de libération de l’Azawad (FLA), un mouvement séparatiste, et le groupe JNIM, lié à al-Qaïda. La chute de la ville de Kidal, dans le nord, sous le contrôle des rebelles, a encore fragilisé la position de la junte.
Malgré ces défis, Col Goïta tarde à réagir publiquement, suscitant des interrogations sur la capacité du gouvernement à maintenir l’ordre et à préserver sa légitimité. La situation soulève également des questions sur le rôle des forces russes déployées au Mali et dans la région pour lutter contre l’insécurité.
quels scénarios pour l’avenir de la junte militaire au Mali ?
scénario 1 : la junte reste au pouvoir et contre-attaque
De nombreux analystes estiment que cette option reste la plus probable à court terme. La junte contrôle toujours la majorité des grandes villes et des institutions étatiques. Une contre-offensive militaire contre les groupes JNIM et FLA est en cours, et son succès déterminera la pérennité du régime, selon Beverly Ochieng, experte chez Control Risks.
Trois jours après les attaques, Col Goïta a finalement pris la parole à la télévision. Il a affirmé que la situation était sous contrôle et promis de « neutraliser » les responsables des assauts. Des images publiées par la présidence montrent également le dirigeant en rencontre avec l’ambassadeur russe Igor Gromyko, confirmant l’importance accordée à cette alliance. Col Goïta s’est aussi rendu dans un hôpital pour saluer les blessés.
Cependant, la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, pourrait compliquer la coordination militaire et affaiblir les liens avec Moscou. Selon Ulf Laessing, responsable du programme Sahel à la Fondation Konrad Adenauer, Camara était un pilier de la junte et le principal interlocuteur de la Russie pour le déploiement des mercenaires russes dans la région.
Les forces maliennes tentent de sécuriser les zones clés du pays, mais les rebelles du FLA ont annoncé leur intention de progresser vers le sud depuis Kidal. Leur porte-parole, Mohamed Elmaouloud Ramadane, a déclaré : « Nous voulons prendre le contrôle de la ville de Gao. Toutes les portes de Gao sont tombées, mais les camps de l’armée tiennent encore. » Il a ajouté que les villes historiques comme Tombouctou étaient également dans leur ligne de mire.
La junte, arrivée au pouvoir il y a près de six ans, bénéficiait d’un soutien populaire en promettant de résoudre la crise sécuritaire. Pourtant, elle a été contrainte de se replier ces derniers mois face au blocus économique imposé par les groupes armés, qui ont étendu leur insurrection pour inclure des actions de guerre économique.
Si les rebelles parviennent à maintenir leur avancée, le Mali pourrait s’engager dans un conflit prolongé, mettant en péril l’avenir de la junte.
scénario 2 : la junte reste au pouvoir avec l’appui russe mais diversifie ses partenariats
Les attaques ont également ébranlé l’image de la Russie comme partenaire sécuritaire fiable au Mali. Selon Ochieng, la réputation de l’Africa Corps russe a subi un « coup dur » après l’incapacité à défendre les grandes villes et la perte de Kidal.
Malgré cela, la junte pourrait continuer à s’appuyer sur Moscou tout en cherchant à élargir ses alliances militaires. Une option envisagée serait un rapprochement avec la Turquie, qui a déjà fourni des drones au Mali, jouant un rôle décisif dans la reprise de Kidal en 2024.
Des rapports indiquent qu’Ankara pourrait renforcer sa présence en formant la garde présidentielle malienne. Par ailleurs, Bamako montre des signes de réengagement avec les États-Unis, après des années de relations tendues. En début d’année, Nick Hocker, responsable des affaires africaines au Département d’État, s’est rendu à Bamako pour exprimer le « respect » des États-Unis pour la souveraineté malienne et évoquer une « nouvelle orientation » dans les relations bilatérales.
Une collaboration plus étroite avec les voisins du Mali, le Burkina Faso et le Niger, est également envisagée sur les plans sécuritaires et économiques. Le pays pourrait aussi s’appuyer davantage sur l’Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe les trois nations dirigées par des juntes militaires. Bien que cette organisation n’ait pas encore formé une force commune efficace, elle a promis son soutien au Mali.
Pour la Russie, l’enjeu est de savoir si elle peut conserver son influence si le Mali diversifie ses partenariats. Cette crise pourrait aussi tester la stratégie russe en Afrique, où Moscou étend son emprise par des accords militaires. Si les forces soutenues par la Russie sont perçues comme incapables de protéger leurs alliés, d’autres gouvernements de la région pourraient reconsidérer leur dépendance envers Moscou.
scénario 3 : la junte est contrainte de quitter le pouvoir – mais qui prendra la relève ?
Les attaques de samedi constituent le défi le plus sérieux pour le gouvernement militaire depuis des années. Une intensification des violences pourrait accroître la pression sur la junte et alimenter le mécontentement populaire.
Plusieurs issues sont possibles. Une nouvelle prise de pouvoir par une faction militaire différente pourrait se produire. Une autre hypothèse serait qu’une alliance entre le FLA et le JNIM remplace le gouvernement actuel, mais cette perspective soulève des tensions internes majeures.
Le FLA se présente comme un mouvement politique et nationaliste, tandis que le JNIM est un groupe armé islamiste. Leur collaboration, bien que conjoncturelle, reste fragile. Un porte-parole du FLA a qualifié les combattants du JNIM de « cousins », affirmant : « nous partageons le même ennemi, il faut donc être sous le même parapluie. » Cependant, Sayed Bin Bella, leader du FLA, a précisé qu’il n’y avait « pas de fusion » entre les deux groupes.
Il a ajouté : « Tous les drapeaux que nous avons brandis sont les nôtres, pas ceux d’al-Qaïda. S’ils souhaitent fusionner avec nous, ils doivent quitter l’organisation mondiale d’al-Qaïda. » Ces divergences pourraient compliquer tout arrangement futur de partage du pouvoir.
Beverly Ochieng souligne qu’une situation proche de celle de la Syrie, où un groupe autrefois affilié à al-Qaïda prend le pouvoir, pourrait se produire. Le leadership syrien a été critiqué par certains islamistes radicaux pour son manque de radicalisme. Des accusations similaires sont déjà formulées à l’encontre du JNIM en raison de son alliance avec le FLA, selon des analystes surveillant les médias jihadistes.
Les différences idéologiques entre le JNIM et le FLA pourraient devenir une source de tensions futures, sauf si les séparatistes parviennent à contrôler pleinement le nord et à se distancier des développements ailleurs dans le pays.