Espace civique au Burkina Faso : entre répression et résistance
espace civique au Burkina Faso : entre répression et résistance
La semaine a été marquée par deux événements majeurs au Burkina Faso : l’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB). Ces mesures s’inscrivent dans un durcissement du régime militaire dirigé par Ibrahim Traoré. Retour sur une période où les libertés fondamentales semblent de plus en plus fragilisées.
L’imam Kindo : une figure critique devenue cible
Dans la nuit précédant la Tabaski, des témoins ont rapporté l’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo à son domicile à Ouagadougou. Les assaillants, encagoulés et identifiés comme des forces de l’ordre, ont agi avec une brutalité qui a choqué la population. L’imam Kindo n’est pas une personnalité ordinaire : il a été l’un des premiers soutiens publics du capitaine Traoré lors de sa prise de pouvoir en 2022, tout en gardant une distance critique face à certaines décisions gouvernementales.
Son interpellation fait suite à des critiques formulées contre un projet de loi visant à contrôler les pratiques religieuses, notamment les prières en plein air. Pour Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabè en exil, cette arrestation révèle une stratégie de terreur :
« L’imam Kindo incarnait une voix modérée au sein de la communauté musulmane. Il n’a jamais hésité à exprimer ses réserves sur la gestion du pouvoir, y compris lorsque Ibrahim Traoré bénéficiait encore de son soutien. Son arrestation montre que même les alliés d’hier peuvent devenir des cibles demain. »
Une comparaison avec l’imam Mahmoud Dicko ?
Certains observateurs ont tenté de comparer l’imam Kindo avec l’imam Mahmoud Dicko au Mali, connu pour ses prises de position politiques. Cependant, selon Newton Ahmed Barry, cette comparaison est inappropriée :
« L’imam Kindo n’a jamais cherché à jouer un rôle politique. Il était avant tout un gardien du dogme religieux, membre éminent de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB). Son approche relevait davantage de la vigilance citoyenne que de l’engagement partisan. »
Réactions et désinformation : une bataille médiatique en cours
L’arrestation de l’imam a déclenché des manifestations spontanées. Les forces de sécurité ont réprimé les rassemblements dans le sang, faisant plusieurs blessés et procédant à des dizaines d’arrestations. La FAIB a appelé à la retenue, mais la colère gronde parmi les fidèles.
Dans ce climat de tension, une guerre de l’information s’est ouverte. Un faux communiqué annonçant la mort de l’imam a circulé avant d’être démenti par le procureur général. D’autres contenus, comme des vidéos prétendument montrant des violences policières, ont été analysés par des experts qui y ont détecté des incohérences, évoquant une possible utilisation de l’intelligence artificielle pour manipuler l’opinion publique. Certains fidèles arrêtés auraient été transférés vers Kaya, dans le Centre-Nord, où se trouve une base militaire.
L’UGEB : un syndicat historique suspendu sous prétexte fallacieux
Autre symbole de la répression en cours : la suspension pour trois mois, renouvelable, de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), l’une des plus anciennes organisations syndicales du pays, fondée en 1960. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs membres ont été arrêtés. Le syndicat est accusé d’« apologie du terrorisme » et de « démoralisation des forces de sécurité » après avoir critiqué la dégradation de la situation sécuritaire et qualifié la crise de « guerre civile ».
Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), dénonce une logique régionale :
« Accuser des étudiants désarmés d’apologie du terrorisme est absurde. Mais c’est une tactique devenue monnaie courante au Sahel : dès qu’une voix s’élève contre le pouvoir, elle est immédiatement étouffée sous des accusations fallacieuses. Cette stratégie est partagée par les juntes du Burkina Faso, du Mali et du Niger. »
Une tendance régionale inquiétante
Au-delà des frontières burkinabè, les défenseurs des droits humains alertent sur une restriction progressive des libertés publiques dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Dissolutions d’associations, pressions judiciaires et limitations de la liberté d’expression se multiplient. L’ADS souligne que la frontière entre critique légitime et infraction pénale devient de plus en plus floue.
Malgré les risques – arrestations arbitraires, enlèvements, voire violences –, des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid reste optimiste :
« Nous savons que le combat sera long. Les régimes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger comptent sur la peur pour se maintenir. Mais chaque jour, les citoyens prennent conscience de la supercherie. Les promesses de souveraineté et de lutte contre l’impérialisme ne sont que des leurres. Les Sahéliens les abandonnent un à un. La chute de ces régimes est inévitable. »
La société civile face à la stratégie de la peur
Newton Ahmed Barry analyse la situation avec lucidité :
« La junte mise sur la terreur pour imposer son pouvoir. Mais l’histoire montre que les excès finissent par se retourner contre ceux qui les commettent. Ibrahim Traoré et son régime ont sous-estimé la résilience de la société burkinabè. Les citoyens ne baissent pas les bras. La réaction viendra. »
Appels à l’action internationale
Les organisations de défense des droits humains multiplient les alertes. Elles appellent à un soutien accru aux espaces d’expression et aux initiatives citoyennes. Ilarion Allegrozzi, spécialiste du Sahel, met en garde :
« Il ne faut pas se taire face à ces dérives. Les partenaires internationaux du Burkina Faso ne doivent pas justifier leur inaction par la crainte de déstabiliser la junte. Le silence et l’ambiguïté ne font que légitimer l’autoritarisme. »
Plus largement, Human Rights Watch rappelle que la confiscation du pouvoir par des militaires putschistes ne peut devenir une norme acceptable. Les atteintes aux droits humains doivent être nommées et condamnées sans ambiguïté.