Formation militaire obligatoire pour 44 journalistes au Burkina Faso : quels enjeux pour la presse ?
formation militaire des journalistes au Burkina Faso : une initiative controversée de la junte
Une scène inédite s’est déroulée ces derniers jours au Burkina Faso : 44 journalistes, issus de médias publics et privés, ont revêtu l’uniforme et pris part à des exercices militaires. Organisée à l’Académie de police de Pabré, à proximité de Ouagadougou, cette formation de plusieurs jours visait à inculquer le « patriotisme » aux professionnels de l’information. Les images diffusées par la télévision nationale montrent les participants en tenue de combat, exécutant des mouvements au pas et manipulant des armes, sous les directives d’instructeurs en uniforme.
Cette initiative, orchestrée par le ministère de la Sécurité, s’est étalée sur une semaine, du dimanche au vendredi. Lors d’un discours marquant la clôture, le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a interpellé les journalistes : « Serez-vous des journalistes patriotiques et professionnels ? » La réponse unanime des participants a fusé : « Affirmatif ».
Un patriotisme sous contrôle : la junte justifie son approche
Les autorités burkinabè assument pleinement cette démarche. Selon le directeur général de l’Académie de police, Lassina Traoré, l’objectif était de plonger les journalistes dans l’univers opérationnel des forces de défense et de sécurité. Le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a même évoqué l’institutionnalisation de cette formation, avec une édition annuelle à venir, et une possible extension à d’autres corps professionnels. Pour le gouvernement, cette immersion vise à renforcer l’adhésion nationale face à une menace jihadiste persistante.
« Un journaliste qui n’est pas patriote est une menace », martèle le pouvoir, soulignant l’urgence de mobiliser tous les secteurs de la société dans le contexte sécuritaire actuel. Cette logique s’inscrit dans une stratégie plus large de « révolution progressiste populaire », selon les termes des autorités.
Les défenseurs de la liberté de la presse tirent la sonnette d’alarme
Cette initiative a suscité une vive polémique parmi les défenseurs des droits des médias. Reporters sans frontières (RSF) a qualifié cette formation de « signal très inquiétant pour la liberté de la presse ». L’organisation rappelle avec fermeté que le rôle d’un journaliste ne saurait être confondu avec celui d’un acteur militaire. « Les journalistes ne doivent pas devenir des relais de l’effort de guerre », insiste RSF, exigeant des autorités qu’elles préservent l’indépendance éditoriale des médias, pilier d’une démocratie en temps normal comme en période de crise.
Contexte tendu : quand l’information devient un enjeu politique
Cette formation s’inscrit dans un paysage médiatique burkinabè de plus en plus sous pression. Depuis le coup d’État de 2022 mené par le capitaine Ibrahim Traoré, plusieurs organes de presse ont été suspendus, et des voix critiques réduites au silence. Des témoignages d’ONG évoquent même l’enrôlement forcé de journalistes et d’autres personnalités opposées au régime dans des missions de lutte antiterroriste. Pourtant, le gouvernement défend sa politique comme une « souveraineté retrouvée », présentée comme une réponse à une insurrection jihadiste dévastatrice.
Guerre et information : jusqu’où peut aller la mobilisation patriotique ?
Depuis 2015, le Burkina Faso est en proie à une insurrection sanglante menée par des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Les violences ont fait des milliers de morts et provoqué le déplacement de millions de personnes. Dans ce contexte, la junte met en avant la nécessité d’une mobilisation nationale unifiée. Pourtant, l’annonce d’une formation militaire annuelle pour les journalistes soulève une question cruciale : dans quelle mesure une telle démarche peut-elle concilier exigences patriotiques et impératifs de l’information ? Pour RSF, la réponse est sans ambiguïté : le journaliste doit avant tout rester un professionnel de l’information, même en temps de conflit.
Ce qu’il faut retenir
- 44 journalistes burkinabè ont suivi une formation militaire de plusieurs jours à l’Académie de police de Pabré.
- Cette initiative, organisée par le ministère de la Sécurité, vise à promouvoir le patriotisme parmi les professionnels des médias.
- Reporters sans frontières (RSF) dénonce une atteinte à la liberté de la presse et rappelle que les journalistes ne sont pas des militaires.
- Depuis 2022, le Burkina Faso est dirigé par une junte dirigée par le capitaine Ibrahim Traoré.
- Le pays fait face à une insurrection jihadiste depuis 2015, avec des milliers de morts et de déplacés.