L’afrique doit se libérer de sa dépendance aux médicaments importés pour sauver sa santé
l’afrique doit se libérer de sa dépendance aux médicaments importés pour sauver sa santé
Plus de 90 % des médicaments consommés en Afrique sont encore importés, une réalité qui expose le continent à des risques sanitaires et économiques majeurs. Dans cette analyse, le Dr Arnaud Kaboré, pharmacien et ingénieur spécialisé dans le secteur de la santé, expose les enjeux cruciaux de la souveraineté pharmaceutique africaine et propose une feuille de route concrète pour les décideurs publics d’ici 2045.
Une dépendance sanitaire aux conséquences dramatiques
Moins de cinq pays africains disposent aujourd’hui d’infrastructures capables de produire des médicaments à grande échelle pour une exportation régionale. Cette situation alarmante se traduit par un coût annuel de plus de 18 milliards de dollars pour l’importation de traitements essentiels, un chiffre qui pourrait dépasser les 30 milliards d’ici 2030 selon les projections de la Banque mondiale. Mais au-delà des chiffres, c’est la sécurité sanitaire de 1,4 milliard d’habitants qui est en jeu.
Les ruptures de stock chroniques affectent plus de 70 % des établissements publics de santé sur le continent. La pandémie de Covid-19 et les pénuries récurrentes d’amoxicilline, d’insuline ou d’anesthésiques ont révélé une vulnérabilité structurelle. Les conséquences sont lourdes : maladies mal prises en charge, multiplication par trois des prix en période de tension, et paralysie des programmes de santé publique faute d’accès aux traitements. Pourtant, l’Afrique possède des atouts majeurs pour inverser cette tendance :
- Un marché pharmaceutique en pleine expansion : estimé à plus de 70 milliards de dollars d’ici 2030 selon McKinsey, il représente un levier économique considérable ;
- Une biodiversité médicinale exceptionnelle : plus de 5 400 plantes locales sont déjà utilisées dans des protocoles thérapeutiques, et l’Union africaine recense des centaines d’espèces aux propriétés curatives ;
- Une avancée réglementaire historique : avec l’Agence africaine du médicament (AMA), ratifiée par 27 pays, le continent dispose désormais d’un cadre normatif harmonisé ;
- Des initiatives nationales ambitieuses : le Burkina Faso, le Rwanda, l’Égypte, le Maroc, le Sénégal et l’Afrique du Sud ont lancé des programmes de production locale, démontrant une volonté politique forte.
Construire une industrie pharmaceutique africaine : un impératif stratégique
Le modèle traditionnel consistant à importer des équipements sans développer les compétences locales a montré ses limites. Pour atteindre une véritable autonomie, l’Afrique doit repenser sa stratégie industrielle en misant sur ses forces endogènes. La priorité ? Consolider les segments les plus accessibles de la chaîne de valeur, former les ressources humaines et maîtriser les technologies critiques.
La production locale de médicaments ne peut se limiter à une simple copie des modèles étrangers. Elle exige une vision à long terme, une rigueur méthodologique et un investissement massif dans les infrastructures, les savoir-faire et les matières premières. Sans cette approche, la dépendance aux importations persistera, avec des coûts de production locaux souvent supérieurs à ceux des médicaments étrangers.
Les décideurs publics doivent donc s’appuyer sur les leviers concrets à leur disposition :
- Développer des partenariats public-privé pour financer les unités de production ;
- Renforcer les capacités de recherche et développement locales ;
- Harmoniser les réglementations pour faciliter les échanges intrarégionaux ;
- Investir dans la formation des professionnels de santé et des ingénieurs pharmaceutiques.
Produire en Afrique pour soigner en Afrique… et demain, le monde
L’objectif est clair : reconquérir la souveraineté sanitaire du continent d’ici 2045. Cette ambition ne se limite pas à une production locale accrue. Elle implique une refonte complète du système, où l’industrie pharmaceutique s’inscrit dans une stratégie plus large d’industrialisation globale. Produire ici pour soigner ici doit devenir la norme, puis une réalité exportable.
Les exemples réussis, comme ceux du Rwanda ou du Maroc, montrent qu’une telle transition est possible. Mais elle nécessite une volonté politique inébranlable, des moyens financiers adaptés et une coordination renforcée entre les États africains. Le temps de l’indécision est révolu : l’Afrique a les ressources, les compétences et la vision pour bâtir un avenir où sa santé ne dépendra plus des aléas géopolitiques ou économiques extérieurs.
Dr Arnaud Kaboré
Pharmacien et ingénieur, cadre dirigeant dans le secteur de la santé
