Le modèle marocain de l’islam modéré face à l’extrémisme

Après les attaques de Casablanca en 2003, le Maroc a choisi de ne pas se contenter d’une réponse sécuritaire. Une réforme profonde a été lancée pour encadrer la pratique religieuse, former les imams et contrer les discours radicaux.

Une étude de l’Institut d’études de géopolitique appliquée (IEGA), publiée le 18 juin 2026, montre que cette démarche s’inscrit dans une stratégie globale de prévention, de déradicalisation et de renforcement des institutions religieuses.

La Commanderie des croyants, pilier du dispositif

Au cœur de ce modèle se trouve la Commanderie des croyants (Imarat al-Mouminine), placée sous l’autorité du roi Mohammed VI et ancrée dans la Constitution marocaine. Elle donne au souverain une légitimité religieuse pour trancher les questions doctrinales et promouvoir un islam de modération.

Alexandre Negrus, président de l’IEGA et co-auteur du rapport, souligne que la Commanderie des croyants est la pierre angulaire de l’ensemble. « Ce qui distingue le Maroc des autres États ayant tenté de réguler le champ religieux, c’est que cette régulation vient de l’intérieur même de la sphère religieuse, le souverain étant reconnu comme autorité religieuse et non comme simple superviseur politique », explique-t-il.

Le modèle marocain repose aussi sur trois références doctrinales : le malikisme, tradition juridique historique du Maghreb et du Sahel ; l’acharisme, qui allie foi et raison ; et le soufisme, qui répond aux besoins spirituels souvent détournés par les mouvements extrémistes.

Le roi Mohammed VI. du Maroc au milieu

Un modèle qui inspire plusieurs pays du Sahel

Pour de nombreux observateurs, le royaume a su élaborer une réponse originale à la menace extrémiste en privilégiant la prévention et l’encadrement religieux en complément des mesures sécuritaires.

Driss Aït Youssef, expert des questions de sécurité, partage cette analyse. Selon lui, plusieurs pays du Sahel confrontés au djihadisme peuvent s’inspirer de certains aspects de l’expérience marocaine. Il note toutefois que « la transposition du modèle présente des limites importantes. La stabilité observée au Maroc repose en grande partie sur le statut particulier du roi Mohammed VI en tant que Commandeur des croyants, une fonction qui bénéficie aussi d’une reconnaissance auprès des populations ». Cette légitimité contribue à structurer et réguler durablement le champ religieux.

L’étude met également en avant les initiatives marocaines de prévention et de déradicalisation, notamment le programme Moussalaha, qui vise la réconciliation religieuse et sociale des personnes condamnées pour terrorisme. Elle rappelle aussi le rôle de l’Institut Mohammed VI, qui forme chaque année plusieurs centaines d’imams africains pour promouvoir un islam de modération dans la région.

La mosquée Hassan II de Casablanca, Casablanca-Settat, au Maroc.

Des limites face au numérique et à la transférabilité

Malgré ses résultats, le modèle marocain n’est pas exempt de défis. Alexandre Negrus relève que « la standardisation des prêches empêche l’utilisation des mosquées officielles comme vecteurs de discours radicaux, mais elle favorise l’émergence d’un islam institutionnel parfois perçu comme éloigné des préoccupations quotidiennes des fidèles ».

Il identifie aussi la montée des espaces numériques comme un défi majeur. Les discours radicaux circulent désormais largement en dehors des cadres traditionnels de régulation religieuse, ce qui réduit l’efficacité des mécanismes de contrôle institutionnels.

Autre limite : la difficulté à reproduire ce modèle dans d’autres contextes nationaux. Plusieurs États sahéliens s’en inspirent, mais ses fondements reposent sur des spécificités marocaines, notamment la Commanderie des croyants et la légitimité historique de la monarchie, des éléments qui n’ont pas d’équivalents dans la plupart des pays de la région.

Les auteurs du rapport considèrent ainsi que le modèle marocain doit être vu comme une source d’inspiration plutôt qu’une formule reproductible. Il offre néanmoins des pistes utiles pour renforcer la résilience des sociétés face à la radicalisation et aux fractures identitaires, dans un contexte sahélien marqué par de fortes turbulences sécuritaires.