Liberté de la presse au Sahel : le journalisme indépendant face au mur sécuritaire

Synthèse de la situation

À la suite d’une succession de coups d’État militaires au Burkina Faso, au Mali et au Niger, l’exercice du journalisme indépendant subit une dégradation alarmante. Les professionnels de l’information se retrouvent pris en étau entre les pressions des autorités de transition et la menace constante des groupes terroristes. Sous couvert de lutte contre le terrorisme et de défense de la souveraineté nationale, les régimes en place multiplient les arrestations arbitraires, les suspensions de médias et, dans certains cas, l’enrôlement forcé de voix dissidentes au sein de l’armée. Le traitement critique des questions de sécurité et des violations des droits humains est devenu une activité à haut risque, entraînant une autocensure généralisée et un vide informationnel comblé par la propagande étatique.

Un recul démocratique aux conséquences régionales

Les bouleversements politiques au Sahel ont effacé des années de progrès démocratiques fragiles. L’instabilité engendrée par les coups d’État a permis aux organisations extrémistes violentes de renforcer leur emprise au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Parallèlement, les nouveaux dirigeants militaires ont rompu les alliances de défense avec les partenaires occidentaux, se retirant d’organisations régionales comme la CEDEAO et le G5 Sahel pour former l’Alliance des États du Sahel (AES).

Ce basculement géopolitique a favorisé l’implantation du groupe Wagner, une organisation paramilitaire russe, servant les intérêts du Kremlin dans la zone. Dans ce contexte de fermeture, les acteurs étatiques sont devenus les principaux prédateurs de la liberté d’informer, utilisant l’arsenal législatif sur la cybercriminalité pour harceler les journalistes. Des groupes terroristes ont également été identifiés comme responsables d’enlèvements et d’assassinats de reporters.

L’instrumentalisation des lois sur la cybercriminalité

Les régimes militaires utilisent les législations numériques pour museler la presse. Le Niger s’est particulièrement illustré par une répression accrue, rétablissant des peines de prison pour des délits de presse qui avaient été auparavant dépénalisés.

  • En janvier 2026, Gazali Abdou, correspondant pour la DW, a été inculpé pour diffusion de rapports susceptibles de troubler l’ordre public après un reportage sur les réfugiés à Niamey.
  • Les journalistes Ibro Chaibou, Youssouf Seriba et Oumarou Abou Kané sont détenus depuis novembre dernier sous des accusations similaires.
  • À Agadez, des reporters de Sahara FM ont été arrêtés pour avoir relayé des informations sur la coopération entre le Niger et le groupe Wagner.

Au Mali, la loi sur la cybercriminalité prévoit jusqu’à 10 ans d’emprisonnement. Des journalistes comme Alfousseni Togo ou Kassim Traoré ont été condamnés ou poursuivis pour avoir remis en question le fonctionnement du système judiciaire ou relayé des altercations entre magistrats sur les réseaux sociaux.

Le black-out médiatique et la suspension des diffuseurs

L’indépendance des instances de régulation des médias a été méthodiquement démantelée. Au Burkina Faso, le président de la transition nomme désormais directement le responsable du Conseil supérieur de la communication (CSC). Au Niger, l’Observatoire national de la communication (ONC), sous contrôle étatique, a remplacé l’ancienne instance indépendante.

Cette reprise en main s’est accompagnée d’une vague de suspensions sans précédent :

  • Mali : RFI et France 24 sont interdits depuis 2022. Les chaînes LCI, TF1 et TV5Monde ont subi des suspensions répétées pour leur couverture des frappes de drones ou des blocus imposés par des groupes armés. Le magazine Jeune Afrique a également été banni de la vente.
  • Burkina Faso : L’accès à de nombreux médias internationaux tels que la BBC, Voice of America, Deutsche Welle et Le Monde a été bloqué après la diffusion de rapports sur des massacres de civils imputés à l’armée.
  • Niger : Outre les médias français, la BBC a été suspendue pour avoir rapporté des attaques djihadistes meurtrières.

Répression transfrontalière et conscription forcée

Une solidarité répressive semble s’être installée entre les régimes de l’AES. Au Mali, des journalistes comme Youssouf Sissoko ont été condamnés pour avoir critiqué le général Abdourahamane Tiani, le dirigeant nigérien. De même, la chaîne Joliba TV a été sanctionnée au Mali suite à une plainte des autorités du Burkina Faso.

Au Burkina Faso, une tactique particulièrement brutale a émergé : l’enrôlement forcé au front. Des journalistes critiques et des militants de la société civile sont envoyés combattre les groupes terroristes. Si certains, comme le président de l’Association des journalistes du Burkina Faso, ont pu rentrer chez eux après plusieurs mois, d’autres comme Serge Oulon et Moussa Serab restent portés disparus.

Une société civile étranglée

Les structures de défense de la liberté de la presse sont systématiquement visées. Au Niger, l’autorisation d’exercice de la Maison de la Presse a été suspendue. Au Burkina Faso, l’Association des journalistes a été dissoute en mars 2025. Au Mali, bien qu’encore opérationnelle, la Maison de la Presse subit des pressions constantes pour limiter ses critiques envers le pouvoir.

Appel à une mobilisation internationale

Face à ce tableau sombre, il est impératif que la communauté internationale exige des autorités du Sahel le respect de leurs engagements en faveur de la sécurité des journalistes. Les recommandations urgentes incluent :

  • La fin immédiate des harcèlements judiciaires et des détentions arbitraires.
  • La réforme des lois sur la cybercriminalité pour empêcher leur usage abusif.
  • La levée des interdictions frappant les médias nationaux et étrangers.
  • Le rétablissement de l’autonomie des organes de régulation.
  • L’ouverture d’enquêtes indépendantes sur les agressions et disparitions de journalistes.