Mali : le terrorisme et l’arbitraire du pouvoir face à la justice enchaînée

Depuis un mois, Maître Mountaga Tall, figure emblématique de la défense des droits et ancien ministre malien, croupit dans l’ombre d’une détention arbitraire. Son enlèvement par les services de sécurité, tout comme celui de son fils et d’autres militants pro-démocratie, militaires et religieux, s’inscrit dans un climat de répression postérieur aux attaques jihadistes du 25 avril au Mali. Ces événements soulèvent une question cruciale : jusqu’où les autorités de transition peuvent-elles justifier l’arbitraire au nom de la lutte antiterroriste ?

Portrait de Mamadou Ismaïla Konaté, avocat et ancien ministre de la Justice au Mali

Une justice sous pression : l’affaire Mountaga Tall et ses implications

Maître Konaté, avocat et ancien ministre de la Justice, dénonce une instrumentalisation inquiétante de la lutte antiterroriste. « La détention de Maître Tall, sans accès à un médecin, à un avocat ou même au bâtonnier, est une violation flagrante des droits fondamentaux. Après la réaction publique du bâtonnier, les autorités ont riposté en enlevant son fils. Cette escalade est inacceptable », déclare-t-il. Pourtant, malgré les appels pressants de la famille, des avocats et de la Conférence internationale des barreaux, aucune libération n’est à l’ordre du jour.

L’arbitraire comme méthode : quand la lutte antiterroriste sert de prétexte

Les enlèvements de militants, militaires et religieux coïncident avec une enquête de la justice militaire, soupçonnant des complicités avec les groupes armés lors des attaques du 25 avril. Bien qu’aucun lien officiel n’ait été établi, une partie de l’opinion malienne semble accepter cette répression, justifiée par la nécessité de sécuriser le pays. Maître Konaté met en garde : « Un camp militaire n’est pas un tribunal. La lutte contre le terrorisme ne peut servir à couvrir l’insécurité juridique et l’arbitraire ». Il rappelle que la justice, même en temps de crise, doit rester le rempart ultime contre les abus de pouvoir.

Cette logique, selon lui, s’étend bien au-delà de l’affaire Tall. « Demain, ce sera le tour d’autres citoyens. C’est pourquoi il est impératif de préserver le cadre juridique, même dans l’urgence », insiste-t-il.

La justice malienne : entre soumission et résistance

Maître Konaté pointe également du doigt la partialité de la justice malienne. « Comment expliquer que l’ancien Premier ministre Moussa Mara soit condamné à un an de prison pour un tweet, tandis que des appels publics à la violence restent impunis ? » Cette justice, selon lui, est aujourd’hui soumise aux autorités de transition. « Les juges doivent se rappeler qu’ils servent l’État et le peuple, pas un régime. Leur silence ou leur complaisance est une trahison des principes mêmes de la justice ».

Interrogé sur les craintes des magistrats, il répond sans détour : « La peur ne doit pas dicter leurs décisions. S’ils se soumettent aujourd’hui, ils hypothèquent l’avenir de la justice au Mali ».

Transition et terrorisme : un pouvoir fragilisé ou renforcé ?

Les attaques du 25 avril, la perte du ministre Sadio Camara et la prise de Kidal avaient laissé penser que le pouvoir militaire au Mali vacillait. Pourtant, Maître Konaté estime que « le terrorisme est la négation de la paix, mais il ne doit pas servir à masquer les responsabilités d’un régime issu de la force et maintenu par elle ». Pour lui, l’exposition croissante des Maliens aux dangers actuels est indissociable des choix politiques opérés depuis six ans.

Opposition et unité nationale : un équilibre impossible ?

Critique acerbe du pouvoir en place, Maître Konaté refuse pourtant de rejoindre la Coalition des forces pour la République (CFR) d’l’imam Dicko. « Nous ne pouvons pas nous retrouver entre le képi et la chéchia, entre un pouvoir issu de la force et des groupes qui ont perpétré des atrocités », explique-t-il. Il rappelle les exactions de 2012, lorsque les groupes djihadistes avaient instauré un régime de terreur dans le nord du Mali, avec des amputations et des exécutions sommaires. « Ces souvenirs sont encore vivaces. Avant toute réconciliation, il faut exiger des comptes », martèle-t-il.

Il rejette l’argument selon lequel s’opposer au régime actuel reviendrait à trahir la nation. « Je suis Malien, patriote et engagé. Les vrais antipatriotes sont ceux qui affament leur peuple et piétinent les libertés », déclare-t-il avec fermeté.