N’Djamena rejette le tracé ferroviaire imposé par Yaoundé pour le chemin de fer Cameroun-Tchad

Présenté comme un pilier de l’intégration économique en Afrique centrale, le futur chemin de fer reliant le Cameroun au Tchad connaît ses premières tensions politiques. Le 4 juin dernier, réuni au Palais de l’Unité, le Comité de pilotage des projets structurants présidé par le chef de l’État camerounais a entériné le corridor ferroviaire entre Ngaoundéré et N’Djamena, via Garoua, Figuil, Maroua et Kousséri, avant de franchir la frontière pour atteindre la capitale tchadienne.

Les autorités camerounaises justifient ce tracé par sa pertinence économique, technique et territoriale. Il doit prolonger le réseau ferré camerounais vers le Sahel et renforcer le rôle du Cameroun comme porte d’entrée maritime pour l’Afrique centrale enclavée. Cependant, cette annonce a immédiatement suscité une réaction de N’Djamena.

Dans un communiqué publié quelques jours plus tard, le ministère tchadien des Transports a rappelé qu’aucun tracé définitif n’avait été approuvé conjointement. Le Tchad désapprouve une décision jugée prématurée, alors que plusieurs options restent en discussion dans le cadre des études bilatérales. Ce différend, loin d’être anecdotique, met en lumière les fragilités de la gouvernance des grands projets transfrontaliers dans la sous-région.

Un projet majeur pour l’intégration régionale

L’ambition du projet est considérable. Long de plus de 900 kilomètres selon les études préliminaires, ce chemin de fer doit connecter directement le réseau camerounais au Tchad, pays enclavé dont plus de 80 % du commerce extérieur transite par le corridor Douala-N’Djamena. L’infrastructure s’inscrit dans la stratégie régionale de développement des corridors multimodaux de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale et bénéficie du soutien de plusieurs partenaires techniques et financiers internationaux. Son coût, estimé à plusieurs milliards de dollars, en ferait l’un des plus grands investissements d’infrastructure entre les deux pays. À terme, la ligne devrait faciliter le transport des hydrocarbures, du coton, du bétail, des céréales, des matériaux de construction et des marchandises conteneurisées venant des ports de Douala et de Kribi. Les promoteurs espèrent réduire les coûts logistiques, améliorer la compétitivité des entreprises et fluidifier les échanges dans tout le bassin Cameroun-Tchad.

Un enjeu stratégique pour deux économies complémentaires

Pour le Cameroun comme pour le Tchad, l’enjeu dépasse le simple transport ferroviaire. Le Tchad, pays enclavé, dépend fortement du corridor camerounais pour son commerce extérieur. Une grande partie de ses importations transite par le port de Douala avant d’être acheminée par route vers N’Djamena. Cette dépendance logistique constitue depuis des décennies un facteur majeur de vulnérabilité économique.

L’arrivée du rail pourrait profondément changer la donne. Selon plusieurs études récentes, une liaison ferroviaire moderne réduirait significativement les coûts logistiques, accélérerait la circulation des marchandises et améliorerait la compétitivité des entreprises des deux pays. Elle offrirait une solution plus durable que le transport routier, dont les coûts d’entretien sont élevés et les performances affectées par les aléas climatiques. Pour le Cameroun, le projet valorise les infrastructures portuaires de Douala et de Kribi en renforçant leur rôle de portes d’entrée vers l’hinterland sahélien. L’enjeu est donc immense : créer un corridor économique qui accroît les échanges, attire les investissements industriels et favorise la transformation locale des matières premières.

Derrière le tracé, une bataille pour les retombées économiques

Si le débat semble porter sur une simple question de parcours, les véritables enjeux sont ailleurs. Le tracé validé par Yaoundé privilégie une traversée du Grand Nord camerounais avant de rejoindre N’Djamena. Cette option répond à plusieurs objectifs nationaux : désenclaver les régions septentrionales du Cameroun, souvent confrontées à un déficit d’infrastructures, et favoriser le développement de pôles logistiques, commerciaux et industriels à Garoua, Maroua ou Kousséri. Pour le gouvernement camerounais, c’est un instrument d’aménagement du territoire autant qu’un projet de transport.

Mais du côté tchadien, la lecture est différente. N’Djamena estime que le tracé actuellement privilégié ne répond pas assez aux besoins de son économie nationale. Plusieurs responsables tchadiens défendent une variante qui desservirait mieux certaines zones agricoles et productives du pays, afin que les bénéfices du futur corridor ne se limitent pas à la capitale. Cette divergence illustre une réalité fréquente dans les projets régionaux : chaque État cherche naturellement à maximiser les retombées économiques sur son territoire. Le rail n’est pas seulement une infrastructure ; il détermine la localisation future des investissements, des plateformes logistiques, des zones industrielles et des services. Choisir un tracé revient donc à distribuer les opportunités de développement pour plusieurs décennies.

L’intégration régionale à l’épreuve des souverainetés nationales

L’épisode rappelle les difficultés persistantes de l’intégration économique en Afrique centrale. Malgré les discours en faveur de la coopération régionale, les grands projets d’infrastructures sont souvent conçus selon des logiques essentiellement nationales. Or, la rentabilité économique d’un corridor transfrontalier dépend précisément de sa capacité à répondre aux intérêts de toutes les parties prenantes. L’expérience internationale montre que les infrastructures régionales réussies reposent généralement sur des mécanismes de gouvernance partagés dès les phases de conception. Les décisions sur le financement, les tracés, les standards techniques et l’exploitation doivent être prises de manière concertée pour garantir l’adhésion politique des partenaires.

À défaut, les risques de blocage augmentent considérablement. Le cas du chemin de fer Cameroun-Tchad intervient dans un contexte où plusieurs pays africains cherchent à renforcer leurs infrastructures pour stimuler l’intégration régionale. Mais cet exemple montre que la coopération africaine reste fragile face aux intérêts nationaux. Pour que ce projet devienne un symbole de solidarité, il faudra que les deux capitales trouvent un compromis sur le tracé et établissent une gouvernance conjointe. L’avenir de ce corridor ferroviaire dépendra de leur capacité à conjuguer leurs visions pour le bénéfice commun des peuples africains.