Situation critique au Sahel malgré le silence médiatique
Pourquoi le Sahel reste-t-il dans l’ombre malgré ses crises ?
Alors que d’autres conflits comme la guerre en Ukraine, les tensions israélo-palestiniennes ou les crises en République démocratique du Congo captent l’attention mondiale, le Sahel sombre dans un silence médiatique trompeur. Pourtant, les défis sécuritaires et politiques de cette région d’Afrique de l’Ouest s’aggravent depuis plus d’une décennie, et plus particulièrement depuis la vague de coups d’État qui a secoué le Mali, le Burkina Faso et le Niger entre 2020 et 2023. Ces pays, réunis sous l’Alliance des États du Sahel (AES), étaient censés apporter une réponse ferme à la menace jihadiste. Force est de constater que les promesses n’ont pas été tenues.
Violence jihadiste : une escalade alarmante dans les pays de l’AES
Le Sahel est désormais la région la plus touchée par la violence jihadiste au monde, avec une augmentation spectaculaire du nombre de victimes. En 2024, les décès liés à l’extrémisme violent ont été multipliés par trois depuis 2021, atteignant 11 200 morts. Cette année-là, les forces de sécurité nationales et leurs partenaires russes ont même causé davantage de morts civiles que les groupes armés islamistes. Les populations, prises au piège, subissent une insécurité croissante et des exactions de la part de tous les acteurs armés.
Mali : entre jihadistes, séparatistes et répression étatique
Depuis le retrait de la MINUSMA en 2023, le Mali fait face à une résurgence des conflits. Les autorités, soutenues par des mercenaires russes, mènent des offensives contre les groupes séparatistes touaregs et jihadistes, tous désignés comme « terroristes ». Pourtant, les attaques ne faiblissent pas. En 2024, des assauts simultanés contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako ont révélé l’incapacité des forces maliennes à contrôler le territoire. Les civils paient un lourd tribut : en février 2025, une embuscade contre un convoi militaire a coûté la vie à plus de 50 personnes, dont des civils.
Les groupes jihadistes, comme le JNIM (affilié à Al-Qaïda), ciblent désormais des objectifs militaires pour gagner le soutien des populations, une stratégie qui contraste avec la violence aveugle de l’État islamique au Sahel. Malgré cette dégradation, les Maliens affichent une confiance surprenante envers leurs forces armées, selon les sondages de 2024.
Burkina Faso : l’État en recul face aux milices et aux jihadistes
Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire du Burkina Faso s’est détériorée de manière vertigineuse. En 2024, les forces armées auraient perdu le contrôle de 60 % du territoire, et les jihadistes circulent librement dans 11 des 13 régions du pays. L’attaque la plus meurtrière de l’histoire du pays, en août 2024 à Barsalogho, a fait entre 130 et 600 morts parmi les civils. Les exactions commises par l’armée, comme l’exécution sommaire de 223 civils en février 2024, alimentent un cycle de violence sans fin.
Pour pallier ses faiblesses, le régime burkinabè a choisi d’armer des milices civiles, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), en recrutant jusqu’à 50 000 membres. Cette stratégie a exacerbé les tensions ethniques et transformé de nombreux villages en cibles de représailles. Les VDP, souvent envoyés en première ligne, deviennent des acteurs clés de la militarisation de la société. Résultat : le Burkina Faso compte désormais plus de 2 millions de déplacés internes, un record dans la région.
Niger : une dégradation silencieuse mais inquiétante
Bien que le Niger ait été moins exposé à la violence jihadiste que ses voisins, la situation s’est fortement détériorée depuis le coup d’État de 2023. Les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils qu’en 2022, et les attaques contre les civils et les militaires se multiplient. En 2024, les forces armées ont subi 51 attaques en neuf mois, contre 27 en 2023. Les groupes jihadistes, comme l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), ciblent désormais des mosquées, faisant 44 morts en mars 2025. La région de Tillabéri, frontalière avec le Mali et le Burkina Faso, est particulièrement touchée.
Transitions politiques : un pouvoir qui s’éternise
Les régimes militaires de l’AES ont tous prolongé leurs périodes de transition, modifiant les constitutions pour consolider leur emprise sur le pouvoir. Au Mali, le colonel Goïta a repoussé les élections à 2029, après s’être autoproclamé général d’armée. Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a fixé la transition à 60 mois, lui permettant de rester au pouvoir jusqu’en 2029. Au Niger, le général Tchiani a également prolongé sa transition de cinq ans, après un « dialogue national » en février 2025.
Ces prolongations ne sont pas anodines : elles permettent aux juntes de renforcer leur projet de confédération AES, de rompre avec la CEDEAO et de nouer de nouveaux partenariats, notamment avec la Russie. L’Union européenne doit désormais intégrer cette réalité dans ses stratégies de réengagement.
Dérive autoritaire : le contrôle de l’information comme arme
Faute de pouvoir contrôler les territoires, les régimes militaires de l’AES ont choisi de contrôler l’information. Les médias indépendants et étrangers sont interdits, les journalistes locaux réprimés, et les opposants politiques réduits au silence. Au Mali, RFI et France 24 ont été bannis en 2022, et la chaîne privée Joliba TV a vu sa licence retirée en 2024. Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a expulsé des journalistes étrangers et suspendu des médias critiques comme Jeune Afrique ou TV5 Monde. Au Niger, RFI et France 24 ont été suspendus dès août 2023, et les passeports des étrangers sont confisqués à l’arrivée.
Les régimes justifient ces restrictions en affirmant contrôler une grande partie du territoire. Pourtant, ces déclarations contrastent avec les rapports indépendants, qui estiment que les groupes jihadistes contrôlent jusqu’à 70 % du territoire dans certains pays. Cette manipulation de l’information rend difficile pour les populations d’accéder à une vision objective de la situation.
Des conséquences régionales et internationales
Le silence médiatique autour du Sahel ne signifie pas que la région est stable. Au contraire, les crises s’aggravent : l’insécurité alimentaire touche 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest entre juin et août 2025, et plus de 3,1 millions de personnes sont déplacées internes au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad. Les régimes militaires, en quête de légitimité, se tournent vers de nouveaux partenaires comme la Russie, tandis que l’Union européenne peine à définir une stratégie claire.
Une chose est sûre : la situation au Sahel ne peut plus être ignorée. Les crises qui s’y déroulent auront des répercussions bien au-delà de la région, et une approche coordonnée entre l’Europe, l’Afrique et les autres acteurs internationaux est plus que jamais nécessaire.