Stratégie chinoise face aux entreprises françaises au Sénégal
Au Sénégal, le paysage des grands chantiers publics a connu une transformation majeure en deux décennies. Les entreprises chinoises y occupent désormais une position dominante, loin devant les groupes français qui ne représentent plus que 5% des marchés publics.
Prenons l’exemple emblématique du port en eau profonde de Ndayane, au sud de Dakar. Ce projet d’une valeur de plus de 2 milliards de dollars, conçu pour accueillir les plus grands porte-conteneurs de l’Atlantique, illustre parfaitement ce changement. Bien que piloté par l’opérateur émirati DP World, la construction a été confiée à un consortium international où les entreprises chinoises jouent un rôle central. « Nous avions des concurrents du monde entier, dont de nombreuses entreprises françaises, mais l’offre retenue provenait d’un groupement chinois », confie David Gruar, directeur du chantier pour DP World. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’offre chinoise était environ 20% moins chère que celle d’Eiffage, qui n’a donc pas été sélectionnée.
À quelques kilomètres de là, la ville nouvelle de Diamniadio, conçue pour désengorger la capitale, témoigne également de cette évolution. Les appels d’offres ont majoritairement été remportés par des entreprises turques pour les infrastructures clés : stade, gare, hôtels et immeubles d’habitation. Bohoum Sow, secrétaire général de l’APROSI, observe : « Sur la plateforme industrielle, nous avons une entreprise tunisienne et une entreprise chinoise. Aucune entreprise française n’est présente. »
pourquoi les acteurs chinois séduisent-ils le Sénégal ?
La réussite des entreprises chinoises au Sénégal s’explique par leur capacité à s’adapter aux besoins locaux. Bohoum Sow souligne leur flexibilité : « Ils répondent à des besoins spécifiques et savent se diversifier. Par exemple, une usine d’emballages en carton où des techniciens chinois forment des employés sénégalais : ce type d’industrie n’existait pas auparavant. »
Cette stratégie s’inscrit dans le cadre d’une diplomatie économique chinoise agressive en Afrique. Résultat : « le drapeau chinois flotte désormais sur les grands projets sénégalais », constate un observateur. Bohoum Sow assume ce tournant : « C’est du gagnant-gagnant. Le Sénégal a besoin d’infrastructures, et la Chine l’a compris. Les temps ont changé, et les partenaires aussi. »
Il y a vingt ans, les groupes français dominaient largement les marchés publics sénégalais, dans les secteurs des infrastructures, de l’énergie et de la banque. Aujourd’hui, ils ne représentent plus que 5% des appels d’offres, contre plus de 30% pour les entreprises chinoises. Cette montée en puissance s’accompagne de l’émergence d’autres acteurs : turcs, émiratis et tunisiens.
comment les entreprises françaises tentent-elles de résister ?
Malgré ce déclin relatif, certaines entreprises françaises parviennent encore à remporter des contrats, à condition de revoir leur modèle. Le groupe Ragni, spécialisé dans l’éclairage public, en est un exemple probant. Avec un projet de 36 000 lampadaires solaires de dernière génération, il a su s’implanter localement en créant une filiale dirigée par un cadre sénégalais. « La flexibilité, la qualité, le coût et surtout la création d’emplois locaux ont fait la différence », explique Birama Diop, directeur de la filiale Sénégal du groupe.
Caroline Richard, responsable de l’antenne de Proparco au Sénégal, voit dans cette adaptation une opportunité : « Les entreprises françaises ont encore des cartes à jouer. Elles sont très compétitives quand les exigences sont élevées, notamment sur les marchés de main-d’œuvre et les potentiels de croissance. »
Derrière les lampadaires solaires qui éclairent désormais plusieurs villes sénégalaises, un nouveau modèle émerge : celui d’entreprises françaises contraintes de devenir plus flexibles, de multiplier les partenariats locaux et de prouver leur compétitivité face à des concurrents chinois, turcs et émiratis solidement implantés.