Crise au Mali : l’offensive jihadiste met à l’épreuve la junte militaire

Crise au Mali : l’offensive jihadiste met à l’épreuve la junte militaire

Dans la nuit du 25 avril, des explosions et des tirs nourris ont retenti aux abords de Kati, ville-garnison située à 15 kilomètres au nord-ouest de Bamako, la capitale du Mali. En quelques heures, des attaques synchronisées menées conjointement par le groupe jihadiste JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) et les séparatistes touaregs du FLA (Front de Libération de l’Azawad) ont frappé plusieurs régions du pays. Dès le lendemain, la junte au pouvoir annonçait la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, des suites de ses blessures subies lors d’un assaut sur sa résidence. Des rumeurs persistantes évoquent également la mort ou une grave blessure du chef des services de renseignement, Modibo Koné, dans ces mêmes attaques. Pourtant, la junte avait affirmé que la situation était sous contrôle, illustrant ainsi le décalage persistant entre les déclarations officielles et la réalité opérationnelle.

Ces attaques représentent le défi le plus direct à l’autorité du leader de la junte, Assimi Goïta, depuis son coup d’État en 2020. Elles surviennent à un moment où la position du régime militaire s’est significativement affaiblie. Le blocus imposé par le JNIM depuis septembre dernier, qui a inclus des attaques contre plus de 130 camions-citernes, a privé le Mali, pays enclavé, d’importations vitales en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Les conséquences sont dramatiques : fermetures d’écoles, pénuries de carburant et de denrées alimentaires. Malgré cela, la junte a nié en mars avoir libéré plus de 100 prisonniers du JNIM pour lever le blocus, alors qu’une trêve temporaire devait initialement expirer fin mai. Ces événements révèlent comment la capacité du groupe à étouffer l’État malien dépasse désormais le champ de bataille.

Une alliance jihadiste-séparatiste aux racines historiques

En 2012, une coalition similaire avait balayé les forces armées maliennes dans le nord du pays. Les jihadistes ambitionnaient d’établir un émirat islamique, tandis que le MNLA (Mouvement National pour la Libération de l’Azawad) cherchait à obtenir l’autodétermination pour les Touaregs. Cette alliance, formée à la suite du retour de combattants touaregs ayant servi dans les forces de l’ancien dirigeant libyen Muammar Kadhafi, s’est rapidement disloquée, les factions jihadistes se retournant contre leurs anciens alliés. En avril 2026, les attaques coordonnées marquent la première offensive majeure conjointe entre ces groupes en plus d’une décennie. Bien que le JNIM et le FLA partagent des objectifs communs, leur alliance reste tactique et non stratégique, car leurs divergences à long terme restent profondes.

Le rôle clé de la Russie et du groupe Wagner

Sadio Camara, le ministre de la Défense décédé, était le principal artisan de la relation entre le Mali et Moscou. Il a supervisé le déploiement initial du groupe Wagner fin 2021, contribuant à l’expulsion des forces françaises en 2022 et au retrait de la mission de maintien de la paix des Nations unies en 2023. Après la mort de Ievgueni Prigojine en août 2023, Wagner a été réorganisé sous le contrôle direct du ministère russe de la Défense et rebaptisé Africa Corps. Cependant, ce changement s’est accompagné d’une réduction significative de son efficacité opérationnelle. Contrairement à Wagner, qui se présentait comme une force de combat de première ligne, l’Africa Corps se concentre désormais sur la formation et le conseil, perdant ainsi sa capacité à influencer directement le terrain. Les affrontements impliquant des combattants russes au Mali sont passés de 537 en 2024 à 402 en 2025, avec une moyenne de seulement 24 incidents par mois début 2026.

L’abandon de Kidal : un symbole de l’échec stratégique

En novembre 2023, les forces maliennes, soutenues par Wagner, avaient repris le contrôle de Kidal, mettant fin à plus d’une décennie de domination jihadiste. Cet apparent succès semblait valider la stratégie sécuritaire de la junte avec Moscou. Pourtant, lors des attaques d’avril 2026, l’Africa Corps a accepté un retrait sous escorte de la ville, abandonnant ce gain sans combat. Cet épisode illustre les limites du modèle de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ces juntes, après avoir expulsé leurs partenaires occidentaux et consolidé leur pouvoir en se retirant de la CEDEAO, se retrouvent désormais avec un environnement sécuritaire bien plus dégradé que celui qu’elles avaient hérité.

Un modèle mis à l’épreuve par la réalité

Depuis 2012, les militaires du Sahel ont justifié au moins cinq prises de pouvoir anticonstitutionnelles par des motifs de sécurité. Trois de ces coups ont renversé des présidents démocratiquement élus : Amadou Toumani Touré au Mali (2012), Ibrahim Boubacar Keïta au Mali (2020), et Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso (2022). Un autre coup a renversé un gouvernement de transition civil au Mali en 2021. Le cinquième exemple, celui du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, montre qu’un coup d’État peut également être utilisé contre un dirigeant lui-même issu d’un précédent coup. Assimi Goïta se retrouve aujourd’hui dans une position similaire à celle de Damiba en 2022, avec une emprise sur le pouvoir plus incertaine que jamais.

La mort de Sadio Camara, loin de renforcer la junte, creuse un vide dans l’architecture sécuritaire malienne, déjà fragilisée par la suppression de tous les partis politiques en mai 2025 et l’octroi à Goïta d’un mandat présidentiel renouvelable de cinq ans, jusqu’en 2030. Un coup d’État avorté en août 2025 a révélé les fissures au sein de l’armée, avec l’arrestation de dizaines de soldats, dont deux généraux. Les récents événements pourraient exacerber ces tensions internes, notamment en raison des défaillances du renseignement ayant permis des attaques coordonnées à l’échelle nationale.

Un tournant pour la stratégie américaine au Sahel

Le Mali a longtemps été le cœur des efforts américains de lutte contre le terrorisme dans le Sahel. Les coups d’État de 2012 et 2020 avaient suspendu une grande partie de l’aide américaine en vertu de la section 7008 de la loi de finances annuelle. Cependant, des signes récents indiquent que l’administration américaine envisage un changement de posture. En février 2026, le département du Trésor a levé les sanctions contre trois hauts responsables maliens, initialement imposées en 2023 pour leur soutien aux activités malfaisantes de Wagner. Ces mesures s’inscrivent dans une volonté de réengagement, incluant des discussions sur le partage de renseignements, l’autorisation de survols par des drones de surveillance et l’accès à des ressources minières comme le lithium et l’or.

Les récents événements offrent paradoxalement aux États-Unis un levier accru au Mali. Non seulement le partenaire russe de la junte a été publiquement humilié, mais les prémices mêmes de la stratégie sécuritaire de la junte sont désormais mises en lumière. Washington explore depuis des mois un accord minéraux contre sécurité avec Bamako, inspiré des accords similaires signés avec la République démocratique du Congo, qui combinent coopération économique et sécuritaire en échange d’un accès privilégié aux ressources minières stratégiques.

Une menace qui dépasse les frontières

Le JNIM a démontré sa capacité à étendre son influence bien au-delà du champ de bataille traditionnel. Le groupe dispose désormais de capacités de drones, de moyens de sabotage économique et d’un réseau multinational transcendant les frontières nationales. Pendant ce temps, l’État malien, appauvri et privé de légitimité, ne dispose plus des ressources nécessaires pour faire face à cette menace. L’absence d’une architecture régionale crédible et opérationnelle, notamment après le retrait des États de l’AES de la CEDEAO, aggrave encore la situation. Les autres juntes de la région, comme celles du Burkina Faso et du Niger, observent avec attention les développements au Mali, dont la crédibilité en tant que solution à l’insécurité du Sahel est désormais sérieusement remise en question.

La récente offensive au Mali confirme ce que la trajectoire du JNIM suggérait depuis longtemps : la stratégie de la junte échoue. Les conditions structurelles actuelles rendent l’environnement menaçant bien plus dangereux que celui qui a suivi la crise de 2012. Le JNIM peut étendre son emprise jusqu’à Bamako à tout moment, même sans la capacité de prendre et de contrôler la capitale. La junte malienne se trouve à un carrefour : elle doit désormais décider si son alliance avec la Russie sert encore ses intérêts, ou si elle doit envisager une réorientation stratégique face à l’échec patent de cette approche.

Les récents événements au Mali pourraient également inciter d’autres gouvernements africains, comme ceux de la République centrafricaine ou de Madagascar, à reconsidérer leur dépendance vis-à-vis de Moscou. La crédibilité de la Russie dans sa capacité à garantir la sécurité de ses partenaires a été sérieusement ébranlée, notamment après son incapacité à empêcher l’effondrement du régime de Bachar al-Assad en Syrie et l’arrestation de Nicolás Maduro au Venezuela. Pour les juntes du Sahel, l’échec de l’Africa Corps à Kidal envoie un message clair : l’alliance avec la Russie a un prix, et ce prix pourrait être bien plus élevé que prévu.