Liberté de la presse au Mali et au Burkina Faso : 29 organisations lancent un cri d’alarme

liberté de la presse au Mali et au Burkina Faso : 29 organisations lancent un cri d’alarme

Sous l’égide de Reporters sans frontières (RSF), près de 30 organisations de défense des droits humains et des médias ont adressé une lettre ouverte aux dirigeants du Mali et du Burkina Faso ainsi qu’aux instances régionales et internationales. Leur exigence ? La fin immédiate des violations de la liberté de la presse dans ces deux pays d’Afrique de l’Ouest, où les journalistes subissent pressions et menaces.

RSF a coordonné cette mobilisation impliquant près d’une trentaine de médias et d’associations de défense des droits humains pour défendre la liberté de la presse au Mali et au Burkina Faso. Dans ce texte adressé aux autorités malienne et burkinabè ainsi qu’aux institutions régionales et à la communauté internationale, les signataires réclament l’arrêt des intimidations envers les journalistes locaux et étrangers et le respect des engagements internationaux des deux États en matière de liberté d’expression et de liberté de la presse, notamment la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.

« Cette initiative de solidarité rappelle l’importance cruciale du respect et de la promotion de la liberté de la presse au Mali et au Burkina Faso. Alors que le monde célèbre la journée internationale de la liberté de la presse, les autorités de ces deux pays doivent pleinement en saisir la portée et prendre sans délai les mesures nécessaires pour que chaque journaliste puisse exercer sa profession sans craindre de représailles. »

Sadibou Marong
Directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF

Parmi les signataires figurent des médias locaux – Joliba Tv News au Mali et Lefaso.net au Burkina Faso – ainsi que des organisations spécialisées dans la défense de la liberté de la presse et des droits des journalistes, telles que la Fédération des journalistes africains (FAJ), l’Union internationale de la presse francophone (UPF) ou encore la Fondation des médias pour l’Afrique de l’Ouest (MFWA). Des médias internationaux ont également apporté leur soutien à cette démarche.

Cette mobilisation intervient alors que le Classement mondial de la liberté de la presse publié le 3 mai 2023 place le Burkina Faso à la 58e place et le Mali à la 113e place, sur un total de 180 pays. Une dégradation qui reflète la détérioration de la situation dans ces deux nations.

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Lettre ouverte pour la protection des journalistes et la défense de la liberté d’expression et de la liberté de la presse au Mali et au Burkina Faso

  • Monsieur le Président de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de l’Union africaine,
  • Monsieur le Président de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO,
  • Monsieur le Président de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de l’UEMOA,
  • Monsieur le Président de la Commission de l’Union africaine,
  • Monsieur le Président de la Commission de la CEDEAO,
  • Monsieur le Président de la Commission de l’UEMOA,
  • Monsieur le Président du Parlement panafricain,
  • Monsieur le Secrétaire général de l’ONU,
  • Monsieur le Président du Conseil des droits de l’homme de l’ONU,
  • Madame la Directrice générale de l’UNESCO,
  • Madame la Secrétaire générale de l’OIF,
  • Mesdames et Messieurs les Présidents des instances de régulation des médias des 15 pays de la CEDEAO,
  • Monsieur le Président du Réseau francophone des régulateurs des médias,
  • Monsieur le Président de la Plateforme des régulateurs de l’audiovisuel des pays membres de l’UEMOA et de la Guinée,
  • Mesdames et Messieurs les ministres de la Communication des 15 pays de la CEDEAO,
  • Monsieur le Président de l’Union africaine de radiodiffusion (UAR).

 

Les signataires dénoncent les appels au meurtre de journalistes et de personnalités, les menaces et intimidations envers la presse nationale, les montages diffamatoires contre des journalistes, les suspensions de médias internationaux comme RFI et France 24, ou encore les expulsions de correspondants de presse française. Au Burkina Faso, certains médias ont été interdits d’antenne par le gouvernement militaire. Ces mesures, adoptées ces derniers mois, remettent en cause le droit fondamental des citoyens à s’informer librement.

Au Mali, les pressions et intimidations se multiplient également. Le 20 février 2023, la Maison de la presse de Bamako a été vandalisée. Le 13 mars, le chroniqueur radio Mohamed Youssouf Bathily, alias Ras Bath, a été incarcéré pour avoir dénoncé « l’assassinat » de l’ex-Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga. Le 15 mars, Rokia Doumbia, dite « Rose vie chère », a été arrêtée pour avoir évoqué la hausse des prix et « l’échec » de la transition. Le 6 avril, le journaliste Aliou Touré a été enlevé par des hommes armés avant d’être libéré quatre jours plus tard. La presse internationale n’est pas épargnée : en février 2022, un reporter de Jeune Afrique a été expulsé de Bamako, et les signaux de RFI et France 24 ont été coupés sur l’ensemble du territoire malien. Entre novembre et décembre 2022, la chaîne Joliba TV a été suspendue par la Haute autorité de la communication (HAC) après la diffusion d’un éditorial jugé critique envers les autorités.

Au Burkina Faso comme au Mali, les attaques contre les journalistes sont de plus en plus relayées par des « influenceurs » pro-régime, qui n’hésitent pas à menacer de mort les professionnels des médias indépendants. Aujourd’hui, « l’instauration d’un régime de terreur », comme l’écrit le quotidien burkinabè L’Observateur Paalga, s’accompagne d’une vague de « fake news » inondant les réseaux sociaux de contre-vérités. Les premières victimes de ces campagnes sont les populations malienne et burkinabè, privées de débat démocratique.

Dans un contexte de grave crise sécuritaire, les journalistes jouent pourtant un rôle essentiel en informant les citoyens. Ils subissent également les conséquences de cette instabilité et aspirent, comme tous les habitants, au retour rapide de la paix. Cependant, la lutte contre le terrorisme ne doit pas servir de prétexte pour restreindre les droits fondamentaux des populations à accéder à une information libre et indépendante.

Au Burkina Faso, la situation est si critique que même l’institution chargée de la régulation des médias s’en émeut. Dans un communiqué publié le 29 mars 2023, le Conseil supérieur de la communication (CSC) « constate avec regret la récurrence des menaces proférées à l’encontre d’organes de presse et d’acteurs des médias » et demande aux autorités burkinabè de « prendre les mesures idoines pour assurer la sécurité des médias et des journalistes dans l’exercice de leur profession ». De son côté, Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, s’est dit « profondément troublé par la situation des médias au Burkina Faso » et a rappelé que « dans cette période de transition, la protection des voix indépendantes est plus nécessaire que jamais ».

Le 20 février, Alioune Tine, expert indépendant de l’ONU sur la situation des droits de l’homme au Mali, a déclaré être « extrêmement préoccupé par le rétrécissement de l’espace civique, de la liberté d’expression et d’association » dans ce pays.

Sur la base de ces constats accablants, les signataires de cette lettre ouverte exhortent les autorités du Mali et du Burkina Faso à :

  • Mettre un terme à toutes les mesures portant atteinte à la liberté de la presse ;
  • Garantir la protection et la sécurité des journalistes victimes de menaces, intimidations, harcèlement ou attaques physiques ;
  • Diligenter des enquêtes impartiales, efficaces et indépendantes pour faire la lumière sur les abus commis contre les journalistes et poursuivre leurs auteurs ;
  • Respecter les obligations internationales signées et ratifiées par les États concernant la liberté d’expression et de la presse, notamment la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ;
  • Soutenir cette démarche au plus haut niveau, car l’accès à l’information est un droit fondamental des peuples. En cette veille de la journée mondiale de la liberté de la presse, il est essentiel de la défendre et de la protéger.

Liste complète des signataires

1. AfrikaJom Center

2. Association des Journalistes du Burkina Faso (AJB)

3. Association des Professionnels de la Presse en Ligne (APPEL Sénégal)

4. Cellule Norbert Zongo pour le Journalisme d’Investigation (CENOZO)

5. Centre National de la Presse Norbert Zongo (CNP-NZ Burkina Faso)

6. Courrier confidentiel (Burkina Faso)

7. Fédération des Journalistes Africains (FAJ)

8. Fédération Internationale des Journalistes (FIJ)

9. Fédération Internationale pour les Droits de l’Homme (FIDH)

10. France 24 (France)

11. Fondation des médias pour l’Afrique de l’Ouest (MFWA)

12. Human Rights Watch (HRW)

13. International Press Institute (IPI)

14. Jeune Afrique (France)

15. Joliba TV News (Mali)

16. Le Pays (Burkina Faso)

17. Le Monde (France)

18. Lefaso.net (Burkina Faso)

19. Le Reporter (Burkina Faso)

20. L’Événement (Burkina Faso)

21. Libération (France)

22. L’Observateur Paalga (Burkina Faso)

23. Radio France Internationale (France)

24. Reporters sans frontières (RSF)

25. Société des Editeurs de la Presse Privée du Burkina Faso (SEP)

26. Omega Médias (Burkina Faso)

27. Union Internationale de la Presse Francophone (UPF)

28. Union des Journalistes d’Afrique de l’Ouest (UJAO)

29. 24heures.bf (Burkina Faso)

30. Wakat Sera (Burkina Faso)